« L’Effondrement »
Edouard Louis
4 octobre 2024
Mon frère a passé une grande partie de sa vie à rêver. Dans son univers ouvrier et pauvre où la violence sociale se manifestait souvent par la manière dont elle limitait les désirs, lui imaginait qu’il deviendrait un artisan mondialement connu, qu’il voyagerait, qu’il ferait fortune, qu’il réparerait des cathédrales, que son père, qui avait disparu, reviendrait et l’aimerait.
Ses rêves se sont heurtés à son monde et il n’a pu en réaliser aucun.
Il voulait fuir sa vie plus que tout mais personne ne lui avait appris à fuir et tout ce qu’il était, sa brutalité, son comportement avec les femmes et avec les autres, le condamnait ; il ne lui restait que les jeux de hasard et l’alcool pour oublier.
Á trente-huit ans, après des années d’échecs et de dépression, il a été retrouvé mort sur le sol de son petit studio.
Ce livre est l’histoire d’un effondrement.
Seuil — Le 4 octobre 2024
Traces de lecture
J’ai parfois le sentiment que l’histoire de mon frère est l’histoire d’une Blessure jetée au monde et sans cesse ré-ouverte.
J’ai parfois le sentiment que si ça n’avait pas été l’absence de son père, mon frère aurait trouvé autre chose.
J’ai parfois le sentiment que la vie de mon frère n’a été qu’un instrument au service de sa Blessure, et que la question n’est pas de savoir où elle a commencé, mais pourquoi le monde lui a offert autant d’occasions de la creuser.
Mon frère ne faisait plus partie de notre vie. Il réapparaissait quelquefois sous forme d’appels téléphoniques à ma mère ou de très courtes visites qu’il lui rendait, le plus souvent quand elle était seule à la maison. Il savait que mon père ne voulait plus lui adresser la parole depuis ce qu’il avait fait chez Isabelle. Mon père détestait l’idée de la délinquance, c’était pour lui une manière de ne pas être au plus bas de l’échelle sociale : il était pauvre, mais pas hors-la-loi. Mon frère avait brisé cet équilibre fragile et pour cette raison mon père n’était pas seulement en colère, il avait peur : peur que mon frère nous emporte avec lui tout en bas du monde.
Dans l’analyse existentielle proposée par la psychiatrie alternative de Ludwig Binswanger, on comprend que la Blessure ou la dépression sont des réalités qui brisent le temps et sa possibilité même.
L’être blessé, chez Binswanger, n’a plus ni passé, ni présent, ni futur : le passé n’est jamais passé puisque l’être blessé ressasse ses souvenirs malheureux, ne les laisse jamais derrière lui, ne les laisse jamais passer.
Le futur n’est pas un futur puisque l’être blessé ne le voit que comme un risque de répétitions des souffrances déjà éprouvées. Le présent lui-même se dissout, écrasé sous les fantômes de ce passé jamais passé et sous l’angoisse d’un futur qui n’est plus — plus rien que la projection d’un cauchemar ancien toujours sur le point de faire son retour.
« Tout l’avenir du présent s’épuise à devenir son propre passé », commente Michel Foucault dans sa lecture de Binswanger.
Peut-être mon frère avait-il perdu le temps.
Mais ça ne marchait plus avec lui.
Il ressassait le passé, et moi, je ne pouvais plus rien faire. Qu’est-ce que j’aurais pu faire ?
Il était pris dans un engrenage : il disait que tout le monde le voyait comme un bon à rien, alors il buvait, et comme il buvait, il n’arrivait à rien, et il donnait raison à ceux qui pensaient qu’il était un bon à rien, alors il buvait encore plus.
Comment oublier, quand il n’y a rien devant ?
Quand on n’a rien devant, on se réfugie dans le passé.
On se réfugie dans un passé qui nous blesse.
C’était comme un autre cercle.
Ton frère était pris dans des cercles, des cercles partout.
















