« Les Silences des pères »
Rachid Benzine
18 mars 2023
Un fils apprend au téléphone le décès de son père. Ils s’étaient éloignés : un malentendu, des drames puis des non-dits, et la distance désormais infranchissable.
Maintenant que l’absence a remplacé le silence, le fils revient à Trappes, le quartier de son enfance, pour veiller avec ses sœurs la dépouille du défunt et trier ses affaires. Tandis qu’il débarrasse l’appartement, il découvre une enveloppe épaisse contenant quantité de cassettes audio, chacune datée et portant un nom de lieu. Il en écoute une et entend la voix de son père qui s’adresse à son propre père resté au Maroc. Il y raconte sa vie en France, année après année. Notre narrateur décide alors de partir sur les traces de ce taiseux dont la voix semble comme resurgir du passé. Le nord de la France, les mines de charbon des Trente Glorieuses, les usines d’Aubervilliers et de Besançon, les maraîchages et les camps de harkis en Camargue : le fils entend l’histoire de son père et le sens de ses silences.
Seuil — Le 18 Mars 2023
Traces de lecture
Mon père ne m’a jamais rien dit quand je lui ai annoncé que je voulais devenir musicien. Une fois, seuls ses yeux ont parlé quand j’ai aligné les premières mesures du Köln Concert, imitant pour m’amuser les notes si souvent entendues. Je crois qu’à cet instant, nos deux mondes se sont rencontrés, reconnus, salués, puis quittés à jamais. Certains compositeurs affirment que la musique se trouve entre les notes.
À Trappes, mon père devait se fondre dans un tel silence pour laisser les notes flotter et scintiller comme des étoiles lumineuses dans le ciel de notre nuit noire.
« Ton père faisait son boulot et il voulait le meilleur pour tout le monde, et à l’usine Lip, il y en avait, des problèmes. Il savait calmer les esprits des ouvriers et plaider le consensus. Mais les intérêts des camarades étaient souvent contradictoires et c’est là où la direction en profitait… On était la France qui se lève tôt, que des abrutis de la haute avaient essayé de monter contre ceux qui n’ont même pas la chance d’avoir un boulot… En vomissant sur ceux qui touchaient des allocations. Ça commence comme ça, le fascisme. »















