« Ainsi l’Animal et nous »

Kaoutar Harchi

4 septembre 2024

Les animaux sont tout. Ils sont eux-mêmes, certes, mais surtout ce que nous faisons d’eux. Nous, les humains. Car chaque fois que nous parlons des animaux, nous ne parlons en vérité que de leur animalité : l’état animal que nous décrétons inférieur. Ainsi nous animalisons les animaux, nous les rendons tuables et sans peine nous les tuons. Cet état animal, affirment des humains, n’est pas le propre des animaux, il est également celui de certains humains. Ces autres : les femmes, les prolétaires, les minorités raciales qui, ni homme, ni bourgeois, ni blanc, ont été exclus de la communauté morale par le viol, par l’usine, par le fouet, par l’en fu mage des grottes, par la persécution et par l’enfermement. Car animalisés. Livre tout autant théorique qu’auto-bio graphique, Ainsi l’animal et nous appelle à reconnaître la totalité de la question animale, en laquelle toutes les questions de notre monde se rejoignent. Il devient dès lors possible de tenir ensemble tout ce qui va ensemble, de défaire tout ce qui a été fait. Puis de tout refaire.

Actes Sud — Le 4 Septembre 2024

Traces de Lecture

Animalisation des animaux

Les humains affirmèrent qu’ils étaient des êtres d’une qualité supérieure, des êtres de raison, innocents. Les humains se gracièrent, s’humanisèrent. Et les animaux. Les animaux ne furent ni représentés ni défendus. Songez que personne ne plaida leur cause. Jamais leur version de la vie, de ses faits, ne fut entendue — ou du moins exposée. En lieu et place, on colporta sur les animaux mensonges, rumeurs. On accabla les animaux de la pire des réputations. Chiens et chiennes, écrevisses, mules, otaries, souris et flamants roses, taupes, boucs et chèvres, loups et louves, canes et canards, aigles, kangourous, pigeons et pigeonnes, anguilles, brochets, lézards, lézardes, loutres et ânes, ânesses, rhinocéros et narvals, baleines, castors, coyotes et écureuils, tous et toutes, et bien d’autres, furent calomniés. La calomnie dont les animaux, aujourd’hui encore, ne sont pas lavés. Et bien qu’absents, les animaux furent jugés car, au vrai, les animaux étaient jugés d’avance. L’animalisation des animaux est une condamnation perpétuelle.

Page 28
De l’agneau à la viande

L’agneau de la ferme, sacrifié au matin, à l’heure des assassinats convenus, dans mon assiette, je le redis, je ne l’ai pas reconnu, j’ai mangé cette viande sans savoir que c’était lui que je mangeais, cet agneau, j’ai mangé l’agneau, vous savez, j’ai peut-être même aimé manger l’agneau, je l’ai peut-être même dit aux adultes, dit cette viande est bonne, je leur ai peut-être même demandé de me resservir, une fois, une seconde fois. Ainsi ai-je mangé cette viande dans l’inconscience de ce qu’elle était, elle qui était l’agneau.
Et pourtant je voudrais dire que ce n’était pas l’agneau. Ou alors ce n’était plus lui. C’était lui avant, mais après, non, c’en était fini. Car quelque chose s’était passé, vous savez, quelque chose qui avait transformé l’animal en viande, me faisant oublier l’animal et aimer la viande.

Page 36
Les animaux résistent

D’aucuns fouleront pourtant tout cela aux pieds et dénieront aux animaux leurs capacités de résistance. Mais songez aux balles, aux fléchettes tranquillisantes, aux filets, aux cages, aux grillages, aux clôtures. Pensez aussi aux barbelés, aux chaînes, aux fouets, aux lassos. Penser encore aux enclos, aux treillages, aux pistolets électriques, aux caméras, aux drones, aux puces et aux implants électroniques. N’est-ce pas là la preuve que les animaux ont résisté et cela tant et tant que les humains durent inventer pareils dispositifs pour contenir les résistances animales, les écraser ?

Page 47
Animalisation

J’entends : le sens qui fait paraître certains humains tels des autres.
Pour en prendre la mesure, il suffit de s’en remettre à l’histoire ; de faire face à la constitution coloniale, esclavagiste et génocidaire de l’Occident. Et de se demander : qui fut perçu, jugé, reconnu comme héritier d’attributs humains et traité en égal ? Qui fut perçu, jugé, reconnu comme accablé d’attributs animaliers et traité en inégal ? Pareille question, à peine formulée, convoque aussitôt sa réponse : les femmes, les prolétaires, les non-Blancs, les minorités sexuelles, les malades, eux qui n’étant ni homme, ni bourgeois, ni blanc, ni majorité sexuelle, ni bien portant, ont été, par le viol, par l’usine, par le fouet et l’enfumade des grottes, par la persécution et par l’enfermement, animalisés.
L’animalisation est une question totale. Une question qui occupe tout le temps, tout l’espace. Une question qui nous traverse et nous bouleverse dans un mouvement continu de violence. Une question qui n’est en rien extérieure à notre monde. L’animalisation est la question de notre monde. L’animalisation est tout entière notre monde entier.

Page 63
Le droit du plus fort

La justification du droit du plus fort prit alors la forme de la science — ou du moins de sa prétention.
Une fois, en 1684, le mot est apparu. En toutes lettres ce mot fut écrit par François Bernier dans un article intitulé « Nouvelle division de la terre par les différentes espèces ou races d’hommes qui l’habitent ». Cette fois-là compte car nous la tenons pour la première où le mot race brisa l’unité humaine et constitua chaque brisure de cette humanité en autant d’espèces d’hommes, comme l’on parlerait d’espèces d’animaux.
[...]
Sous la plume de Bernier, nous lisons que les cheveux des Africains forment « une espèce de laine qui approche du poil de quelques-uns de nos barbets ». Les Asiatiques présentent « de petits yeux de porc, longs et enfoncés ». Les Lapons, pour leur part, arborent « un visage […] tiré en long, fort affreux et qui semble tenir de l’ours ». Et d’ajouter : « Ce sont de vilains animaux. »

Pages 84-85
Abattoir camp de la mort

Theodor Adorno est une voix parmi beaucoup d’autres voix qui parla avec hauteur et dit ça, cette chose très grave, d’importance, qu’il existerait entre l’abattoir et le camp de la mort une relation, une relation de possibilité, faut-il aussitôt préciser, l’abattoir aurait rendu possible le camp de la mort. S’entend : le premier fut l’autorisation du second. S’entend encore : la tuerie d’une partie des humains par d’autres humains serait liée à la tuerie des animaux par des humains. L’un sans l’autre n’aurait pas existé car l’antisémitisme génocidaire eut pour condition le travail d’abattage, nous dit encore Theodor Adorno.

Page 212
Nous voyons la violence être permanence

De la guerre faite aux musulmans et aux Juifs sur la péninsule Ibérique à la conquête des sociétés autochtones américaines, du commerce d’esclaves sur l’île de Gorée à l’encagement des Noirs au sein des grandes capitales européennes, des expérimentations scientifiques menées sur les corps féminins aux femmes tondues après la Libération, du génocide des Juifs aux expérimentations médicales sur les Tziganes dans l’Allemagne nazie, de l’exploitation des mineurs de charbon du Nord à la mutilation des travailleurs des abattoirs des Yards, du bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki au massacre de Sabra et Chatila, des meurtres d’hommes arabes dans le Midi de la France à l’étouffement d’Adama Traoré dans la cour de la gendarmerie de Persan, partout où se pose le regard, pourvu que ce regard soit sincère, pourvu que ce regard tolère de voir ce qu’il voit, nous voyons la violence être permanence. Et penser aux Héréros et aux Namas que l’Empire allemand plaça dans un camp d’extermination sur une île nommée Shark Island au large de Là¼deritz, dans l’actuelle Namibie. Aux Vietnamiens qui furent noyés par un gouvernement américain meurtrier sous près de soixante-quinze millions de litres d’herbicide — dont l’agent orange afin que meure la vermine. Aux Palestiniens et à ce qu’en dit Theodor Herzl : “Si l’on voulait débarrasser un pays de ses bêtes sauvages, on n’agirait plus à la manière des Européens du Ve siècle. Qui songerait à attaquer les ours, individuellement, à la lance ? Il est clair que l’on organiserait une joyeuse chasse de grande envergure, que l’on rabattrait les bêtes ensemble et qu’on les tuerait en jetant une bombe à la mélinite sur elles.†Aux Irakiens et à ce chef de l’état-major américain qui qualifia la ville de Falloujah de nid de rats qui prolifèrent. Aux Kanaks que les colons considéraient comme faisant partie de la faune sauvage, locale. Aux Mau-Mau dont les troupes britanniques écrasèrent impitoyablement la révolte.

Pages 284-285
Frantz Fanon

Frantz Fanon nous avertit, écrivant que le langage du colon, quand il parle du colonisé, est toujours un langage zoologique. « On fait allusion, dit-il, aux mouvements de reptation du jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. » Et d’ajouter : « Cette démographie galopante, ces masses hystériques, ces visages d’où toute humanité a fui, ces corps obèses qui ne ressemblent plus à rien, cette cohorte sans tête ni queue, ces enfants qui ont l’air de n’appartenir à personne, cette paresse étalée sous le soleil, ce rythme végétal, tout cela fait partie du vocabulaire colonial. »

Pages 286-287
Traces collectées par Robert

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